
1918
Après quatre années de guerre, l’Allemagne vaincue capitule.
La France, saignée à blanc, panse ses plaies. Un profond traumatisme marque la population tant dans son esprit que dans sa chair. Il suffit de se déplacer dans nos communes et de regarder la liste des tués figurant sur les monuments aux morts pour constater que chaque famille locale a été impactée. Le retour à une vie normale devient presque impossible pour les « gueules cassées » et les « amputés » de cette Première Guerre mondiale.
Longtemps ces images ont hanté nos contemporains.
Dans cet esprit de « la der des ders », l’avenir se devait d’empêcher le retour d’un tel événement.
Dès lors, un profond sentiment de pacifisme va planer sur la population et, par voie de conséquence, sur ses hommes politiques, alors qu’outre-Rhin la colère couve et qu’émerge un esprit de revanche.
1922
L’arrivée en Italie de Mussolini au pouvoir va occulter la montée du fascisme totalitaire sur le vieux continent.
1929
La crise économique mondiale va bouleverser l’équilibre précaire de toutes les démocraties.
1930
Elle touche la France de plein fouet et le chômage s’installe.
1933
Hitler accède au pouvoir en Allemagne.
1934
De violents événements ébranlent la France;
1936
Léon Blum, chef de la SFIO, organise un gouvernement et fait voter la loi sur les congés payés (trois semaines de vacances pour les ouvriers).
1937 – Septembre
De grandes manœuvres de l’armée française vont se dérouler dans notre secteur.
1938
Les accords de Munich vont être signés entre l’Allemagne, l’Angleterre et la France. Le fragile équilibre de la paix semble acté.
C’est un véritable soulagement que ressent l’Europe.
Ce traité qu’Hitler considère comme « un vulgaire chiffon de papier » ne va pas résister face au déferlement de l’armée.
1939 / 1940
Mais ceci est une autre histoire…
1937 – Mars
À Carrouges, se déroule un phénomène qui a profondément marqué la mémoire collective : une aurore boréale se produit. Pour certains, c’est un mauvais présage.
Quelques mois plus tard, en juin, à Couterne, on découvre les corps, gisant dans leur voiture, des frères Rosselli (opposants farouches au régime fasciste de Mussolini), assassinés par la Cagoule
Une fois de plus, pour nos aînés qui ont vécu la Première Guerre mondiale, cela ne présage rien de bon. Ils vont être confirmés dans leur appréhension lorsqu’ils apprennent, par voie de presse, le déroulement des grandes manœuvres du 15 au 18 septembre.
À Carrouges, c’est un flux conséquent de soldats rappelés sous les drapeaux (réservistes), de militaires engagés dans l’armée et d’appelés faisant leur service militaire, qui envahit la petite bourgade.
Aux automitrailleuses, inconnues des habitants, se succèdent, route d’Alençon à Carrouges via Ciral, des convois hippomobiles avec fourgons remplis de munitions, de mitrailleuses, et même de canons de calibre 155 mm tractés par des chevaux, sans oublier les fameux canons de 75 mm (baptisés « artisans de la victoire de 14-18 »).
Les enfants, à peine sortis, à midi, de l’école des garçons, se précipitent vers la place de l’église pour goûter et apprécier les saucisses grillées réalisées par les « custos » dans les cuisines dites «roulantes».
La famille Herbinière (Alfred et Henri, maréchal-ferrands, rue Saint-Martin) reçoit, en fin d’après-midi, la visite impromptue d’un cousin originaire de Saint-Flour (Cantal). Il effectue son service militaire dans l’un des régiments participant à ces manœuvres et profite de l’occasion pour passer les voir.
Le but de l’opération consiste à prouver à la population, mais aussi aux observateurs anglais et allemands, le formidable potentiel de l’armée française.
M. Édouard Daladier, ministre de la Défense, et son homologue M. Pierre Cot, ministre de l’Air, assistent, depuis Alençon, à cette opération, accompagnés du général Gamelin, chef d’état-major général, et du ministre anglais de la Guerre, Sir Hore Beliska.
Le parti rouge (XIᵉ corps d’armée, 5ᵉ et 21ᵉ divisions d’infanterie), sous le commandement du général Hersch (11ᵉ région), ayant débarqué sur les plages normandes, arrive à Falaise. Il va attaquer vers Putanges et Argentan pour ensuite progresser vers Alençon.
Il doit affronter le parti bleu (IVᵉ C.A., 19ᵉ D.I.), sous le commandement du général Bokis (4ᵉ région), stationné en forêt d’Écouves. Ce dernier compte bien repousser l’envahisseur.
La victoire, forcément, est revenue au parti bleu (comme par hasard).
À Carrouges va se dérouler un événement exceptionnel.
Au hameau du Fay, Maurice Neveu va être témoin de la chute d’un avion. Laissons-lui la parole :
« Il est 17 h. Deux heures plus tôt, M. Paul Brillant m’avait demandé de regrouper en “veilloches” du foin dans un champ près de la route de Carrouges à Argentan, au hameau “de Fiandre”. Mon oreille entend un bruit sourd et régulier et, machinalement, mon regard se porte vers le ciel. Là, je vois un avion bimoteur venant de la direction du hameau de la Pelonnière se diriger vers Saint-Sauveur-de-Carrouges. Mais il effectue un demi-tour au-dessus du village de l’Être-Gautier et je m’aperçois qu’une fumée épaisse se dégage d’un de ses moteurs lorsqu’il passe au-dessus de la ferme.
Puis il perd de l’altitude ; une de ses ailes percute une “rousse” , coupée sous la violence du choc et l’appareil pivote à 90 degrés. Son nez regarde maintenant vers le bois de la Tonnelière. Puis il s’immobilise sur le ventre dans un champ de M. Lepasteur, à 30 m de la haie, entre le pré et l’herbage. J’arrive sur place cinq minutes après la chute. Les trois pilotes, sortis indemnes, pas affolés, discutent près de la carlingue dont un des moteurs a pris feu. Quelques minutes s’écoulent ; les trois aviateurs s’éloignent en direction de Carrouges. »
Une demi-heure plus tard, les gendarmes avertis (MM. Baradin, Fontaine (brigadier), Le Troquer, Plantin et Sagnier) arrivent à vélo sur le site et en interdisent l’accès. La plupart des morceaux de l’épave seront chargés sur un semi-remorque de l’armée française. L’appareil fera l’objet de nombreuses visites le week-end suivant. Des photographies seront prises, car cet événement revêtira un caractère exceptionnel pour l’époque et restera ancré dans nos mémoires. Un peu plus bas, au hameau de la Herbinière, près de la route de Sainte-Marguerite-de-Carrouges, Ernest Baradin va lui aussi assister à la scène :
« Hier, à Carrouges, j’ai vu des soldats français, dans leurs uniformes “bleu horizon”, effectuer des manœuvres.» Mon père, Philémon Baradin, nous a fait cette réflexion :
« Tout ceci ne présage rien de bon, mais allons-nous avoir d’ici peu la guerre ? » Pour l’instant, il répare une clôture de barbelés à piquants plats dans l’herbage le long de la route de Sainte-Marguerite à Carrouges.
Je joue dans le chemin d’accès à notre ferme.
Tout à coup, je suis intrigué par un bruit lourd et régulier. Je m’arrête et, prêtant l’oreille, je vois dans le ciel deux groupes d’avions bimoteurs (six appareils) venant du hameau de la Pelonnière et se dirigeant vers Saint-Sauveur-de-Carrouges. L’un d’eux semble en difficulté. En effet, une fumée épaisse se dégage d’un de ses moteurs.
Puis tout se précipite. Il quitte maintenant la formation, tourne au-dessus du village de l’Être-Gautier et passe, en perdant de l’altitude, à côté de notre ferme. Arrivé à la hauteur de la haie entre le pré et l’herbage de M. Lepasteur, il heurte de son aile gauche une nasse qu’il coupe en deux. Sous la violence du choc, un fragment se détache et l’appareil perd de la vitesse, puis se pose sur le ventre trente mètres plus loin.
Aussitôt, je me précipite en courant vers le lieu de l’accident et j’aperçois un deuxième avion survoler le site et s’éloigner. Sur place, les trois pilotes, sains et saufs, viennent de se détacher de la carlingue et se mettent à parler. L’incendie se propage maintenant à tout le moteur. Sur les ailes, je distingue nettement les cocardes tricolores. Les trois hommes s’éloignent de l’appareil et rejoignent Carrouges.
Les gendarmes arrivent une bonne demi-heure plus tard et en interdisent l’accès, de peur de voir le feu se propager au deuxième moteur. Pour faciliter le transport de l’appareil, les ailes de l’avion seront démontées deux à trois jours après. Un semi-remorque militaire emportera, grâce à une grue, l’ensemble, et aura des difficultés à passer par le chemin creux d’accès à notre ferme.
Bizarrement, la presse locale ne relate pas l’événement. S’agit-il d’un oubli ou plutôt du résultat de la censure de guerre ? L’affaire est prise au sérieux, car le surlendemain, avant le départ de l’épave, tout un flot d’ingénieurs des usines Bloch de Courbevoie vient examiner l’appareil sous tous ses angles dans notre champ.
L’Histoire est-elle un éternel recommencement ?
On peut établir ce parallèle avec l’événement qui va se produire sept ans plus tard dans le secteur de Chambois-Fel. Cette lutte acharnée entre Anglais, Américains, Français, Polonais d’une part et Allemands de l’autre… » … se concrétisera par la fermeture de la fameuse poche qui clôturera la fin de la bataille de Normandie et marquera la libération de notre territoire.
Cette chute de l’avion de 1937 ne sera pas la seule dans le secteur de Carrouges. Notons celle du début d’avril 1940, à la Bouvardière, d’un Caudron 210 « Luciole », basé à l’aérodrome de Lonrai-Colombiers.
Le jeune élève-pilote français, perdu dans le brouillard, volant trop bas, fixe l’avant-train de son appareil dans un chêne, ce qui bascule sa queue dans une ligne électrique, mais ne prend pas feu. L’appareil était en bas.
Août 1944
Quatre P-47 américains tombent à Ciral, Saint-Ellier-les-Bois et Saint-Martin-des-Landes, victimes des affûts quadruples allemands.
Mars 1962
Un Hercule 130 américain tombe en forêt d’Écouves.
Août 2011
Un Fouga Magister français explose en vol au-dessus du Champ-de-la-Pierre.
Joël Papillon
Archéologue bénévole
Bibliographie
Journaux
L’Illustration – septembre 1937
L’Ouest-Éclair – mon juin 1937
Le Petit Parisien – 1937
Ouest-France – mars 1962
L’Orne Hebdo – mars 2008
Le Publicateur libre – août 2011
Livres
Les grandes affaires criminelles de l’Orne
Jean-François Minier – 2008 – Éditions de Borée
La Cagoule
Jacques Dansan – 2022 – Éditeur Dutan
Témoignages
M. Maurice Neveu
Lignières-Orgères
M. Ernest Baradin
Sainte-Marguerite-de-Carrouges
René Herbinière, Roger Papillon
Saint-Martin-des-Landes
Crédit photographique
M. Guy Baudin
Sainte-Marguerite-de-Carrouges
